Imaginer (curseur)

février 5, 2010

Pour ce vase communicant de février, kafkaTransports est heureux et fier d’accueillir ce texte d’Olivier Guéry, et de croiser les lignes avec soubresauts.net. Et, épaulant l’échange ponctuel, chance de cet échange, tout ce qui se construit sur internet, grâce à internet, une création littéraire qui conquiert de nouveaux territoires, tandis que les textes expérimentent de nouveaux supports et que l’écriture recombine les formes et trouve du neuf. Lire Olivier Guéry. Elrgir le cercle. kT

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Aujourd’hui son corps lui susurre sa fatigue un peu plus loin ; la lui susurre douleur, s’il faut nommer cette fatigue-là ; en son avancée lente de jours à jours, passant par d’inévitables nuits qui ajoutent à la fatigue encore ; en l’inertie occupée au lancinant creusement du corps, comme architecture à l’expansion par la négation du volume, sans en rien laisser paraître, en fourmilière dont l’aspect extérieur ne sait pas dire ce qui s’y trame sinon qu’elle grimace parfois encore au détour d’une journée trop longue ; des pieds aux mains, sans rien négliger du long trajet des unes aux autres, ni des nombreux détours et variantes qui chaque fois la surprennent, car chaque nouveau territoire de l’espace polymorphe de son corps découvert chaque jour encore, ne l’est qu’au travers de l’indicible qui y ronge une voie nouvelle où crier ; elle ne crie pas, ce serait crier sans cesse, s’épuiser un peu plus à crier. Elle connaît le prix de la fatigue. Et à crier sans cesse, que lui resterait-il pour la nouvelle douleur à venir, le 10 (dix) de l’échelle, « la pire que vous puissiez imaginer » lui dit-on, elle sourit un peu, 10 jusqu’auquel elle n’a jamais vraiment osé pousser le curseur de la réglette en plastique — se laisser cette possibilité du pire — ; docile, elle interroge quand-même la fatigue du moment pour savoir jusqu’où l’imagination pourrait créer de la douleur, sachant le matériel en strates dans ses articulations déformées sur lequel appuyer pour créer ce pire ; elle veille à oublier les événements qu’elle pourrait imaginer, même s’ils ajouteraient sans doute de quoi aller plus loin, en sus de la catégorie dite physique ; et avoir la certitude d’atteindre l’idée de l’inaccessible 10 ; pas plus possible à définir ce jour que le zéro, autre borne de l’échelle, « aucune douleur » lui dit-on, elle sourit un peu à cette idée, pas totalement mécontente d’ignorer cette limite là, ou de s’en être bâtie une autre, que d’autres ne peuvent imaginer que comme maximum ; finit par hausser les épaules, ou tout comme, ne pas trop les épaules aujourd’hui, cette intuition là que ni le curseur ni les schémas ne peuvent dire, n’hausse donc pas mais c’est l’intention qu’elle a, ce qu’elle voudrait qu’on comprenne du soubresaut ; elle sourit, pourtant surprise de cette fatigue-ci, qu’elle n’aurait précisément jamais pu imaginer, dont elle ne peut identifier l’épicentre qui couve sous la morphine sans disparaître jamais, mais que le corps lui susurre ; cette fatigue plus loin, un peu, sans non plus qu’elle puisse jamais dire à quelle échelle raccrocher ce peu, sinon l’espoir peut-être que ce subit ne soit qu’un rien, finalement, comparé à l’immensité de ce que pourrait être (10) ; car à quoi et où trouver voix pour répondre aux regards de blouse qui s’enquièrent ? Fatigue donc se dit-elle, en réponse à la question ; une nouvelle fatigue ce jour, plus loin, une triste, une lasse, une tremblante, de ce tremblement que la vaine colère ne provoque plus, ni ne doit provoquer, car la colère comme les cris ne fatigue que plus encore (elle connaît le prix de la fatigue). Fatigue fini-t-elle alors par soupirer à la blouse, fatigue qu’elle voudrait expliquer nouvelle, car fatigue de la fatigue, de la peur de la fatigue, fatigue du temps passé, du temps supplémentaire nécessaire à tout acte, de la nécessité du plus de temps que, pour l’indispensable quotidien qui ancre encore à l’existence, mais fatigue qui voudrait nier ce quotidien, le vaporiser au feu de la volonté, fatigue. Mais elle abandonne et ne va pas aussi loin en fatigue que ce qu’elle pourrait dire car répond du simple « fatiguée » qu’elle déplie si souvent en paravent d’étourdissantes explications qu’elle ne veut plus s’entendre faire. La demi-heure passée, elle s’en va, claudiquante silhouette volontaire, réclamer à la nuit quelques pans de sommeil et un repos qui ne suffira pas.

Olivier Guéry

les sites/blogs participant à ce vase communicant:

- Aedificavit et Tentatives
- Futiles et graves et Juliette Mezenc
- à chat perché et Hervé Jeanney
- Lieux et Arnaud Maïsetti
- L’employée aux écritures et Hublots
- Le blog à Luc et Enfantissages
- Koukistories et Biffures chroniques
- Soubresauts et kafkaTransports
- Pendant le week-end et Kill that Marquise
- Le Tiers Livre et Fragments, chutes et conséquences
- Scriptopolis et CultEnews
- Liminaire et Litote en tête
- Les lignes du monde et Abadôn
- Pantareï et Éric Dubois
- Les Marges et Paumée
- Lignes de vie et Epamin’

5 réponses vers “Imaginer (curseur)”

  1. brigetoun a dit

    mon petit diamant dur de ces échanges

  2. J’attendrais, donc, patient, une de tes définition, de ton épuisement d’alors, celui qui suit les « : ».
    Encore merci.

  3. de ces vases communicants dont on ne sait pas à quelles profondeurs ils brassent… hier, avant d’avoir lu le texte d’Olivier, je me demandais comment définir l’épuisement suivant: bouger les yeux demande un effort important, provoque une nausée. Comment mesurer ensuite la distance à parcourir entre cet état d’épuisement qui accompagne si souvent, et le fait de parvenir à écrire. Ce que c’est, pour ceux si souvent sur la jante, de simplement se mettre à écrire… question qui se repose encore et encore, quel que soit l’effort, je veux dire le trivial, ou le minime de cet effort: se laver, se coiffer, s’habiller, traverser ceci, cela, une journée… tout ce décompte dont on ne se rend pas compte, normalement, dont les autres ne se rendent pas compte, que chacun effectue comme qui dirait dans la foulée. Puis est arrivé le texte d’Olivier. Et avec lui, l’ouverture, la mise en perspective. La perte du souci de soi. L’évidence du langage à la fois en amont et en avant du projet de faire.

  4. cjeanney a dit

    ma fatigue est là, dedans. merci

  5. brigetoun a dit

    merci – la langue est belle, et si souplement au service de cela qui est tellement difficile à mettre en mots

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